THÉÂTRE « CORONA-COMPATIBLE »

Mardi 30 juin 2020 à 00h

 

On en parle peu mais ce virus provoque un symptôme, apparu chez tout le monde : l’impossibilité de la projection. De soi. Dans le temps et dans l’espace. Cette faculté est pourtant constitutive de notre espèce. 
Elle a généré, les mythes, la fiction, la réalité imaginaire… l’art. Et pour le partager, des lieux d’art : les théâtres. 
Et les politiques s’en sont saisis et, dans un début de 20e siècle éraflé par deux grandes guerres, une femme, Jeanne Laurent, a décidé que ces lieux devaient consteller l’entièreté du territoire français pour permettre à tous et toutes d’accéder, par l’art vivant, à son besoin de projection. Et c’était un projet nécessaire dans un pays meurtri.
L’institution est née. Comme nulle part ailleurs sur le globe. Pour exister, elle n’est elle-même que projection : projection de spectacles dans le temps (ce qu’on appelle une saison), projection budgétaire, projection de jauges de public, lui même amené à projeter ses venues au théâtre par la contraction d’un abonnement, retro-plannings, plans de communication… autant d’outils qui permettent à ces institutions de se projeter. 

Voilà qu’un virus survient. Il nous contraint à la station. De soi. Dans le temps. Et dans l’espace. Coincé chez soi, on ouvre des livres, on écrit, on dévore films et séries, on se lance dans des jeux-vidéos… pas seulement pour « tuer le temps » ou se divertir, mais parce que ce virus nous ayant pernicieusement ôté notre capacité à nous projeter, nous nous saisissons naturellement des objets d’art et de culture que nous avons sous la main car ils comblent ce besoin. C’est même leur raison d’être. 
En face, les lieux de rassemblement ferment. Donc les lieux de culture partagée. Les institutions culturelles réagissent. Honorent les contrats. Remboursent les billets. Mettent en ligne des captations de spectacles. Proposent des lectures en video ou au téléphone. Voilà. 

Tandis que le besoin de projection persiste, les lieux conçus pour y répondre stationnent.

Depuis le 16 mars, je suis le tout nouveau directeur d’un théâtre… fermé parce que « pas essentiel à la nation ». Confiné chez moi, à Angers, avec cette drôle de sensation de « ne servir à rien », je tourne comme un lion en cage, n’ayant su proposer (presque par désespoir) qu'un peu de culture partagée entre vivant.e.s en interprétant un extrait de Roméo et Juliette sur mon balcon pour mes voisin.e.s. 
J’ai été surpris du retentissement non seulement médiatique mais surtout humain que cet extrait de Shakespeare à généré dans ma rue. Que s’était-il passé pendant ces 10 minutes ? Nous nous retrouvions entre vivant.e.s. Nous partagions des mots, des images. Nous nous projetions dans une réalité imaginaire, et nous y adhérions au même endroit, en même temps. Advenait, en un mot, le théâtre. 
Et depuis, celle qui, plus que moi, est comme une lionne en cage, c’est ma pensée. 

Les théâtres sont fermés depuis le 16 mars, les grands festivals d’été sont annulés… Dans un scénario - pour le moins hypothétique - la plupart des lieux de culture partagée envisagent une reprise en Septembre. Imaginons que ce scénario puisse advenir : pendant 7 mois, la culture vivante et partagée aura été éteinte.

On parle déjà du « monde d’après ». Mais peut-on déjà penser « le monde de maintenant » ? Et mieux que le penser : le faire ? Ce monde où circule un virus, et qui durera tant qu’il n’y aura pas de traitement ou de vaccin ? N’est-il pas temps pour les institutions culturelles de réfléchir à cette façon de « vivre avec » ? Et mieux que d’y réfléchir : l’inventer ? 

Chaque jour ou presque ce virus se joue des pronostics, bouscule les projections, désarme les scientifiques, les politiques… Personne ne sait comment évoluera la situation sanitaire. Mais si nous ne savons pas ce qu’elle réserve à nos vies et à nos métiers d’artistes et de technicien.ne.s, nous savons déjà beaucoup de choses. 

Nous savons que les théâtres ne pourront pas ré-ouvrir et reprendre leurs activités dans des conditions habituelles tant qu’un vaccin ou un traitement auront été trouvés. 
Nous savons que, dans ce contexte, l’angoisse sera légitime de venir s’enfermer dans un théâtre. Nous savons même que la légitimité de perpétuer nos activités peut être incomprise. 
Nous savons que nous ne voulons pas jouer de grands spectacles prévus dans une salle de 1000 spectateurs avec, éparpillés sur les rangées 50 ou 100 spectateurs isolés. 
Nous savons que nous ne pouvons jouer avec des masques sur nos bouches ni mettre en scène avec deux mètres entre chaque interprète, si ces données ne sont pas constitutives du geste artistique. 
Nous savons que nous ne pourrons pas répéter les spectacles comme nous l’avions envisagé. Nous savons que certain.e.s artistes ou technicien.ne.s ont des santés fragiles et ne pourront travailler ou ne voudront travailler. 
Nous savons que même si nous arrivons à répéter un spectacle, son contexte d’éclosion n’est pas propice. 
Nous savons que les décors ne ressortiront pas des ateliers de si tôt.
Nous savons que les captations mises en ligne font découvrir des oeuvres, des artistes : la situation met à jour et prouve enfin combien cette fenêtre est un formidable outil de démocratisation… mais nous savons qu’elle n’est qu’une fenêtre, et compense mais ne remplace pas. Et nous savons également que notre utilisation d’internet pour compenser nos fermetures n’est pas créative, et touche déjà sa limite. 
Nous savons que nos saisons, concoctées depuis de longs mois vont être chahutées. Que " les effets dominos » vont se poursuivre encore longtemps. 
Nous savons qu’en annulant et honorant les contrats nous faisons tenir des professions mais nous savons aussi que cet argent public ne touche donc pas sa finalité : le public. 
Nous savons que des compagnies vont être fortement secouées voire condamnées par l’annulation de dates dans les festivals. Nous savons que beaucoup d’artistes et de technicien.ne.s en seront durement éprouvé.e.s. 
Nous savons tout cela. 

On dit du théâtre qu’il est l’art de « l’ici et maintenant ». Assez naturellement, je considère que les théâtres doivent être les lieux de l’ici et maintenant. Dans cette situation inédite, et pour pouvoir sortir de son immobilisme forcé, il semblerait que l’institution culturelle n’ait pas d’autre choix que d’être alternative. C’est à dire « autre ». Qu’elle doive se penser, proposer, agir « autrement ». 
« Institutionnel » et « alternatif »… C’est a priori antinomique. Mais les siècles ont démontré que le théâtre, comme l’eau, trouve toujours son chemin : à nous, artistes, techniciens, personnels des institutions culturelles de savoir tracer ce chemin dans les interstices de cette situation inédite. Et une fois le virus maitrisé, de continuer de l’inventer dans l’ici et maintenant « d’après ». Mais avant d’évoquer le futur de nos institutions, avant que ce virus définisse les contours des procès qu’on pourra légitimement lui attenter, et des ajustements qu’il faudra apporter pour permettre à ces maisons d’être plus solidaires, plus représentatives, plus justes, plus en prise avec leurs missions premières et les réalités contemporaines, revenons à « l’ici et maintenant ». 

Ici, à Angers et maintenant, en ce printemps si bouleversé. 

Un Centre Dramatique National, comme le Quai, a pour mission première la création. La création est toujours faite de contraintes. Et même si il y en a beaucoup présentement, assez floues, nos métiers ne consistent-ils pas à être créatifs ? Inventifs ? Oui. 
Ici et maintenant, au Quai, l’équipe, les artistes invité.e.s la saison prochaine, les acteurs, actrices de la maison et moi-même réfléchissons à ce que le théâtre ait lieu, quelque soit l’évolution de la situation sanitaire. 

La première partie de la saison 20/21 du Quai sera « corona-compatible ». 

Je ne ferai pas de présentation de la saison 20/21 (ma première, pourtant concoctée avec plaisir). Parce que je ne sais si les promesses de cette saison pourront être tenues. Nous étudions avec les deux metteuses en scène concernées et leurs équipes le report au printemps des deux créations prévues initialement au Quai à l’automne, leur permettant de créer dans les meilleures conditions de répétitions et d’accueil.
Mais je ne peux me résoudre à ce que Le Quai ne fasse aucune proposition culturelle vivante d’ici la rentrée et puisque, comme beaucoup d’angevin.e.s, je ne partirai pas en vacances, je souhaite ouvrir la saison dès l’été. Hors les murs… ou dans les murs si les théâtres sont autorisés à ré-ouvrir au public. Les équipes du Quai travaillent en lien étroit avec les partenaires publics pour envisager et anticiper toutes les conditions d’accueil : il s’agit de lever la légitime anxiété à retrouver le chemin des salles.
Dès que le théâtre pourra accueillir du public dans des conditions sanitaires garanties, je proposerai une création que je mettrai en scène. Elle n’était pas prévue. On créera avec ce qu’on trouvera dans les stocks de décors et de costumes avec un protocole de répétition strict suivant les règles sanitaires pour les équipes artistiques et techniques. On créera dans les contraintes. Non, nous ne jouerons pas dans des cabines de verre, nous ne nous embrasserons pas à travers des carreaux de plexiglass… Oui, pour passer entre les mailles de ce filet, il nous faut certainement être humbles : ajourner les gros Henry VI et autres démesures spectaculaires sans ajourner, évidement l’excellence et l’exigence artistique… mais penser qu’il est impossible de mettre en scène avec les contraintes que nous connaissons témoigne simplement d’un manque d’inventivité. On peut, encore, largement, faire du théâtre, et déjà bien des spectacles existants sont (et ils l’ignoraient) « corona-compatibles ». 
En plus de ces spectacles et de cette création, Le Quai passe commande à plusieurs artistes pour inventer à partir de l’été - et le temps qu’il faudra - des créations « corona-compatibles », jouées dedans ou dehors, pour un très petit nombre de personnes… Ces spectacles sont aussi pensés pour un élargissement progressif (et espéré !) de la jauge au fil des semaines.
Ces créations sont commandées en priorité aux artistes locaux, montées, démontées, éclairées (…) par des technicien.ne.s du territoire car, dans cette période de crise, un Centre Dramatique National doit aussi assurer sa responsabilité d’employeur. 
Toutes ces formes, tous ces spectacles constitueront une offre culturelle. Le Quai ne comptabilisera pas les 26000 spectateur.trice.s habituel.le.s entre septembre et décembre, mais… il y en aura et nous ne pourrons pas tous et toutes les dénombrer parce que cette saison sera aussi faite d’impromptus dans l’espace public.
Cette situation, qui nous pousse à être inventif sera, de fait, une occasion d’un élargissement et d’une diversification des publics : oui il faudra inventer des formes à jouer sous les fenêtres des EHPAD, dans les cours des immeubles de tous les quartiers, sur les balcons de toute une rue, à chaque carrefour du centre-ville, mais aussi les places des villages, les préaux des écoles, les étendues vertes des campus universitaires… 
Il est aussi l’occasion d’investir le territoire numérique de façon vraiment créative. Le théâtre a tous les moyens de créer pour la VR, pour et par l'écran… (et s’il s’agissait même de l’invention d’un nouvel art ?) 
Nous travaillons en étroite collaboration avec la nouvelle direction du CNDC qui arrivera en juillet prochain. La saison danse programmée par le CNDC sera, elle aussi, adaptée à la situation actuelle.

Je n’éditerai pas de brochure de saison. Parce que la situation m’empêche d’inscrire une activité dans le temps, et que notre communication devra être plus spontanée.  
Je ne lancerai pas de campagnes d’abonnements. Parce que la projection dans le temps est une faculté dont plus personne ne jouit présentement et que ces spectacles, aux jauges forcément réduites, doivent être accessibles à tous et toutes à tout moment.  
Je ne pourrai pas remplir le cahier des charges des CDN. Mais je remplirai ma mission de service public. 

Cette saison « corona-compatible » restera souple, réactive, se ré-inventera sans cesse avec les équipes et pour les spectateurs afin de s’adapter à l’évolution de la situation sanitaire. Nous resterons dans cette réactivité le temps qu’il faudra.
Des spectacles de théâtre, de cirque, de danse, de musique seront programmés par le Quai et ces spectacles auront lieu. Ce sera toujours mieux qu’aucun spectacle. 
Au Quai, ou ailleurs, alentours. Ce sera toujours mieux que nulle part. 
Peut-être seulement pour 20. Ou 50. Ou 100. Ou même 2 spectateurs. Ce sera toujours mieux que 0. 
Voilà sur quoi nous travaillons « ici et maintenant » au Quai, le CDN d’Angers-Pays de la Loire.
Oui, ce sera toujours mieux que le « rien » présent. On peut faire mieux que rien. On doit faire mieux que rien. 
Et puis je n’oublie pas que du « rien », tout peut alors émerger. 
Ce n’est pas sans me rappeler le cadre des pionniers de la décentralisation, quand feuilletant le livre sur les premières années du CDN de Saint Etienne conduit par Jean Dasté je découvrais des petits groupes de spectateurs assis sur des bancs de bois, quand Jean Vilar à peine nommé au TNP, héritant du Palais de Chaillot préfère d’abord programmer en banlieue ouvrière à Suresnes… Quand l’institution s’inventait, en prise directe avec des réalités économiques, sociales, politiques… et dans une dynamique première de conquête de public, parce que le public existait mais n’était pas constitué. Se sont alors inventées les feuilles de salle, les « bords plateau », les abonnements, les brochures, les spectacles ambulants… Une créativité dans l’instant. L’accès à la Culture est toujours à réfléchir dans l’instant. Et cet instant, que nous vivons, ce « rien » forcé est certainement à prendre comme un nouveau « point zéro ». Pour la profession. Pour le public. 

Ce virus a peut-être un avantage : il fait trembler l’institution culturelle sur ses bases, mais s’il y arrive c’est peut-être que ces bases ne sont pas bien enracinées, ou que ses racines sont en mauvais état, manquent de place ou d’eau… Oui ce virus semble nous inviter à « remettre nos ouvrages sur nos métiers ». Oui, si cette situation a quelques vertus, c’est bien celle de nous ré-interroger à la fois intimement et collectivement. A ce titre, aussi étrange paraisse cette formulation, virus et lieux de culture partagent la même disposition.

« Il s’agit d’abord de faire une société, après quoi, peut-être, nous ferons du bon théâtre. » disait Jean Vilar. Oui, il sera toujours temps dans « le monde d’après » de savoir si nous faisons du « bon » théâtre. Pour l’heure, faisons, juste, du théâtre. 

Car « le monde d’après » commence certainement « ici et maintenant » si l’institution, temporairement destituée de ses fonctionnements habituels cherche, en s’adaptant, à profondément se ré-inventer.

Thomas Jolly. 
Angers, 30 Avril 2020

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